Technologie en EHPAD22/03/2015

Progressivement, la technologie entre dans les Ehpad. Pour preuve, les outils qui fleurissent, répondant – ou prétendant le faire – aux besoins des personnes en perte d’autonomie. Par-delà la liste des technologies disponibles, jusqu’où les faire entrer dans les Ehpad ? Comment ? À quelles fins et surtout, pour qui ?

Sujette à controverses, génératrice de débats passionnés entre pros et antis, la technologie au service des âgés a-t-elle aujourd’hui acquis ses lettres de moralité ? Pas complétement, comme le souligne Vincent Rialle, chercheur et Président de la Société française de technologie pour l’autonomie et de gérontechnologie (SFTAG)1 : « Ce n’est pas encore gagné mais on n’en est pas loin, peut-être dans les mois ou les années qui viennent ! Mais l’acquisition des lettres de moralité pour la technologie va de pair avec celle de l’efficience économique et sociale. Il faut de la volonté d’une part et beaucoup de pédagogie d’autre part car l’efficience économique sans la moralité mène vite à un cul-de-sac… Aujourd’hui encore, il peut y avoir un rejet de la technologie par crainte d’un manque de respect des droits fondamentaux et des désirs des personnes. »

À la traîne du sanitaire et du handicap

Pour les différents acteurs du secteur, un constat initial irréfutable s’impose : en matière de technologie, le domaine du médico-social reste pour l’instant « le parent pauvre » du secteur sanitaire : « Nos institutions sont aujourd’hui assez loin de la technologie. Il y existe quelques éléments comme des systèmes de rappel sur les portables des salariés ou des alarmes mais rien de très technique comparé au secteur sanitaire et à ses blocs opératoires ! », constate Alain Seknazi, Directeur général adjoint du secteur médico-social chez Domus Vi et médecin. Et au sein même du monde médico-social, la technologie a pénétré inégalement les différentes activités des établissements, comme le constate Adeline Leberche, Directrice du secteur social et médico-social à la Fehap (Fédération des établissements hospitaliers et d’aide à la personne) : « En matière de technologie, le monde des Ehpad est plus avancé pour la gestion de l’établissement que celui du monde du handicap mais il l’est beaucoup moins en ce qui concerne les aides techniques, l’aménagement du matériel ou celui des locaux. Notre fédération étant la seule à être plurielle et à couvrir l’ensemble des secteurs d’activité, nous avons remarqué que, dans le champ du handicap, l’aménagement technique est inhérent aux pathologies des personnes accueillies. Beaucoup de ces établissements ont donc intégré la domotique et aménagé leurs locaux en fonction dès leur construction. Dans le monde des Ehpad, cela n’a pas été intégré d’emblée et, aujourd’hui encore, des établissements ne sont pas forcément très bien adaptés aux problématiques de dépendance avancée et lourde que l’on rencontre aujourd’hui. »

Appropriation obligatoire

Intégrer des innovations technologiques, certes, mais pour que cela soit bénéfique, directeurs d’établissements, personnels soignants et professionnels doivent s’impliquer et se les approprier. « Il faut mener une vraie réflexion car la technologie doit être le projet de l’Ehapd et des professionnels qui y travaillent. Elle ne doit pas s’ajouter à l’Ehpad. Il faut repenser l’Ehpad. L’innovation technologique est un rendez-vous qu’il ne faut pas rater ! », martèle Patrick Mallea, Directeur du CNR Santé (Centre national de référence santé à domicile + autonomie).

Et, si l’état des lieux du secteur permet de dégager une tendance générale, c’est établissement par établissement qu’il faut cibler et prioriser les besoins, comme le souligne Christophe Delas, Directeur général délégué de la direction Stratégie et développement du groupe Colisée : « Il ne faut pas faire le choix d’un dispositif unique puis l’instaurer dans tous les établissements, tout simplement parce qu’ils sont tous différents : on ne vit pas de la même manière dans le Sud-Est qu’en Aquitaine ou dans le Nord. Chacun a des habitudes de vie différentes. De même, certains établissements ont des résidents présentant des degrés de dépendance plus élevés que d’autres, tandis que d’autres accueillent davantage de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer… On ne peut donc pas avoir de réponse unique. Ces dernières années, notre groupe a fait le choix de tester un certain nombre de technologies. Nous avons constaté que si vous n’intégrez pas la technologie au sein d’un projet d’établissement en le partageant avec les équipes, cela ne fonctionnera pas : c’est un gadget technologique qui est mis dans un coin et qui n’est pas utilisé. Ce qui est primordial, c’est de constater la logique et l’environnement propres à chaque établissement et de s’y adapter. »

Le résident au cœur du projet technologique

Au sein même de chaque établissement, c’est avant tout le résident qu’il faut placer au cœur du questionnement sur la technologie. « Il faut être lucide, résume Alain Seknazi, la technologie va de plus en plus entrer dans l’Ehpad. Mais il faut le faire petit à petit, l’adapter aux projets de chaque établissement et de chaque résident. » Il faut alors tenir compte des habitudes de chacun, de ses besoins spécifiques et de son degré de dépendance. « C’est un projet individualisé, renchérit le Directeur général adjoint du secteur médico-social chez Domus Vi. Il ne faut pas que la technologie soit la même dans chaque chambre. Par exemple, nous travaillons sur un dispositif de capteurs intégrés dans le lit du résident pour surveiller d’éventuelles longues absences durant la nuit et ainsi lutter contre les chutes. Mais si nous savons que l’un des résidents a pour habitude de se lever la nuit et de contempler ce qui se passe par la fenêtre, on règlera alors les capteurs sur une durée différente pour lui laisser la liberté de faire ce qu’il aime faire. Il faut adapter chaque dispositif technologique en fonction du projet individuel de chaque résident. »

Plus largement, c’est aussi avec la famille, les proches et les aidants du résident que le défi technologique doit être relevé, notamment lorsque le résident est atteint de troubles cognitifs. Et ce, toujours avec leur accord, sans rien imposer. « Il faut intégrer au dispositif la famille, laquelle culpabilise de confier son parent. C’est toujours un cap difficile à passer. Souvent, quand elle découvre les petits effectifs de personnel, notamment la nuit, elle s’inquiète. Lui expliquer que des systèmes technologiques sont mis en place, par exemple dans le cadre d’une veille sécuritaire, et qu’ainsi le résident n’est pas livré à lui-même est un élément rassurant pour elles », explique Alain Seknazi. Le défi technologique doit donc être pensé dans une optique générale en tenant compte autant des risques que des besoins de chaque acteur.

Optimiser les outils de pilotage

Dans le domaine de l’administration et de l’organisation des établissements, les avis sont là encore concordants : la technologie doit permettre de mettre en place des outils pour optimiser le fonctionnement des établissements, consolider la coordination, fluidifier la circulation de l’information, sécuriser et renforcer le parcours de soins. Ainsi, pour Jean-François Goglin, conseiller national en systèmes d’information de santé à la Fehap (Fédération des établissements hospitaliers et d’aide à la personne), « la technologie peut aider à la gestion administrative mais tous les établissements sont aujourd’hui informatisés à ce niveau. » « L’enjeu pour demain est plutôt d’avoir de bons systèmes décisionnels pour la prise de décision et pas simplement d’avoir des chiffres sur l’écran. C’est nécessaire mais pas suffisant : il faut des outils simples et efficaces qui permettent d’apporter une vision à l’instant T de la situation d’un établissement. Cela reste à construire. L’enjeu des prochaines années est d’optimiser le pilotage médico-économique, c’est-à-dire d’être capable de décomposer finement les coûts. »

L’objectif ? Cibler au mieux les besoins et s’équiper en fonction afin de changer les procédures usuelles pour retravailler l’organisation interne de l’établissement et la simplifier. S’il est bien étudié en amont et efficacement mis en place, « le système va faire de façon automatisée des choses qui n’ont pas grand intérêt, que l’on faisait à la main et parfois mal, avec des erreurs. Il pourra même corriger des erreurs, éviter des ressaisies et effectuer des contrôles. Résultat : on va gagner du temps et en efficacité » prédit Jean-François Goglin.